Les implications du coronavirus en Région bruxelloise au 13 mars 2020

Intervention adressée le 13 mars 2020 au Gouvernement bruxellois dans le cadre d'un débat sur les implications du coronavirus en Région bruxelloise. Consultez l'intégralité du débat ici.

Comme beaucoup de personnes, la gestion de la crise par les autorités belges aux différents niveaux de pouvoir m’a interpellée.


Premièrement, il me semble qu’on a voulu au départ beaucoup trop minimiser les risques, et que cela a eu un impact sur la portée du virus à Bruxelles. Beaucoup ont jugé bon, par exemple dans les médias, de préciser que le Covid-19 ne représentait pas un grave danger, sous entendu qu’il ne constituait un risque fatal que pour les personnes âgées et les personnes malades. Cette relativisation était très déplacée, et assez égoïste. Les personnes âgées et les personnes dont le système immunitaire est plus faible ne sont pas des citoyens de seconde zone. Mais ma remarque concerne moins le Gouvernement régional que la Ministre fédérale de la Santé, que j’ai beaucoup entendue minimiser les risques.


Ensuite, il y a la gestion de la crise dès ses débuts. On a l’impression que les intérêts économiques ont pris le pas sur les mesures de sécurité. Ce n’est pas faute d’avertissements de la part de l’OMS sur la sévérité du risque. J’ai le sentiment que la phase 1 de la crise, à savoir éviter que le virus n’entre en Belgique et à Bruxelles, n’a pas vraiment été prise en sérieux. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi les personnes revenant du Nord de l’Italie en février n’ont pas été isolées du reste de la population. Il me semble aussi qu’on a commencé à communiquer bien tard sur les mesures d’hygiène de base. Or, les experts en matière de santé publique ont insisté depuis le début sur l’importance de ce volet sensibilisation. On a pu lire dans la presse des propos tenus pas des professionnels de la santé qui se sont plaints du manque d'informations reçues par les autorités.


Ensuite, il y a évidemment la cacophonie politique, qui n’a pas échappé aux commentateurs et aux citoyens. La Belgique est ce qu’elle est, à savoir une lasagne institutionnelle. À l’issue des réunions de crise, on a vu que les mesures prises ont été différentes d’une région à l’autre à certains moments. Ces divergences n’aident pas les citoyens à faire confiance au monde politique et ont sans doute quelque peu discrédité la prise en charge de la crise. Cette semaine, le Gouvernement bruxellois s’est exprimé dans les médias sur les raisons de ce qu’on peut analyser comme des soucis de coordination, et je pense que c’est une bonne chose. Finalement, le fédéral s’est saisi du pouvoir décisionnaire, ce que l’ensemble des partis semblaient demander. C’est une évolution qui est peut-être survenue un peu tard, mais que je félicite. Cependant, on a perdu du temps et de l’efficacité dans des soucis de coordination. Et dans ce cas-ci, l’efficacité est une question de vies. Je salue néanmoins la décision et les mesures fortes annoncées hier soir. Il s’agira maintenant pour la Région bruxelloise d’accompagner comme il se doit les secteurs horeca et culturel, et toutes les personnes touchées directement et indirectement par les mesures ou le virus.


Les conséquences financières ont évidemment toute leur importance, surtout suite aux mesures annoncées hier soir. On peut s’attendre à ce qu’elles se répercutent surtout sur les travailleurs en bout de chaîne, et dans les secteurs culturels et horeca. Le flou semble régner autour d'éventuelles indemnités, pouvez-vous nous dire ce qui est déjà prévu ? Mais la priorité est évidemment la préservation des vies humaines.


L’arrêt des cours dans les écoles est une question qui a beaucoup fait débat, notamment parce que les parents doivent, eux, continuer de travailler. Je comprends bien évidemment la tension économique là aussi. Mais s’il est question d’infléchir la courbe épidémique, et donc de sauver des vies, des mesures d’arrêt de travail me semblent être nécessaires également. D'une part, cela permettrait aux parents de s'occuper de leurs enfants à la maison, plutôt que de devoir les amener en garderie, ce qui a peu de sens. D'autre part, je ne vois pas pourquoi le virus se plairait moins bien dans les open spaces des entreprises que dans les salles de classe. Les patrons bruxellois ont une responsabilité aussi, le bon sens voudrait qu’ils soient favorables à un arrêt de travail.


La dernière phase de la gestion de la crise, à savoir la phase hospitalière, à de quoi inquiéter. Les professionnels ont alerté sur le fait que les masques FFP2 sont en rupture de stock. Je lis que de nouveaux masques sont censés être livrés aujourd’hui. J’aimerais savoir où en est la situation par rapport au matériel médical disponible. Je suis aussi interpellée par l’impossibilité de tester tous les échantillons. Cette épidémie n’est pourtant pas un cygne noir. Ce n’est pas la première à laquelle nous devons faire face. On peut craindre le pire également en termes de capacité litière dans les hôpitaux. Ceux-ci ne pourront gérer une crise sanitaire grave sans faire de difficiles calculs utilitaristes pour savoir quelles vies sauver et quelles vies sacrifier. J’espère sincèrement que les mesures de ralentissement de la propagation du virus permettront de rester en dessous du seuil critique pour les hôpitaux, et que les mesures annoncées hier permettront d’infléchir la courbe épidémique.


Pour finir sur une note un peu plus positive, on remarque que dans le passé, les grandes épidémies étaient l’occasion de voir les failles d’une société et permettaient alors de revoir profondément le système dans lequel on vit. Avec cette crise-ci, on peut constater les limites d’une économie globalisée avec les pénuries, notamment de masques, qui nous touchent et vont continuer à nous toucher. À l’ère des grands traités de libre-échange, c’est une leçon que Bruxelles doit également tirer.


On constate une diminution impressionnante de la pollution suite au ralentissement de l’économie dans les pays les plus durement touchés par le coronavirus, diminution qui est vitale sur le long terme si l’on veut éviter l’extinction de plus d’espèces, dont la nôtre. L’astrophysicien et écologiste Aurélien Barrau écrivait cette semaine : « Quand une pandémie devient la meilleure nouvelle objective pour la santé de la vie sur Terre, n'y a-t-il pas de quoi interroger notre manière d'habiter le monde ? » Pour finir, on constate que toutes les grandes épidémies de ces dernières décennies sont causées par notre rapport avec les animaux, qui est un rapport de domination et d’exploitation. La grippe aviaire, la grippe porcine, le SRAS et maintenant le Covid-19. Lorsqu’elle sera passée, j’espère là aussi que cette crise permettra au moins une réflexion sur notre vision de la société, sur le traitement que nous réservons au vivant, et sur le lourd tribut humain et financier que ce rapport d’exploitation implique.


Je vous souhaite beaucoup de courage pour les semaines et mois à venir.

© Copyright Victoria Austraet 2020

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